Bigre! la Marguerite, qu'est-ce qu'elle prend... l'opinion, à Baroquier-la-Benoîte, se montre drôlement sévère à son endroit. Depuis vingt ans qu'il officie dans cette paroisse, l'abbé n'a jamais vu ses ouailles aussi déchaînées. Or raconte que la Marguerite va traîner dans les bois avec n'importe qui... enfin, qu'elle se conduit pas de façon honnête avec les hommes, quoi. Eh bien l'abbé, lui, n'est pas d'accord du tout. Il l'aime bien, cette petite ; elle a de l'instruction et en plus elle est jolie. Alors, forcément, elle suscite des convoitises. Et s'il devait arriver malheur à sa protégée, l'abbé ne resterait pas les bras croisés, pour sûr...
Une jubilation continue à la lecture de cet impécable roman! Les éléments à charge seront rapidement balayés: c'est vrai que les romans "ruraux" d'Exbrayat sont souvent à base de secrets d'alcove, d'adultère et de dépravations des moeurs bien cachées sous les apparences d'une honêteté sans faille. L'auteur excelle à planter solidement un décor pour mieux en montrer l'envers et la somme des petites ou grandes lâchetés, compromissions et mensonges qui encombrent les arrière-cours de ferme.
Mais sur un canevas éprouvé ce n'est pas le moindre talent du romancier que de donner à chacune de ses oeuvres le parfum d'originalité qui les rend irréductibles à un produit standardisé.
Le village de Baroquier-la-Benoite dans le Stéphanois, bourgade tranquille, est le théâtre d'une série de crimes dont le premier est celui d'une jeune femme à la cuisse légère qui fait tourner les têtes des hommes. Suit l'exploration, en forme d'étude de moeurs aux accents clochemerlesques, d'une petite communauté villageoise avec comme guide un prêtre pour qui le vin de messe n'est pas réservé à l'office dominical. L'auteur nous livre alors une galerie de portraits qui décline toute la gamme de la caricature bienveillante. Le sourire se fait grinçant et le lecteur se plait, tout comme le curé enquêteur, à imaginer derrière chaque suspect un lot de détresse humaine.
Petites intrigues qui s'entremêlent où le désir, et surtout sa frustration, a engendré des noeuds de vipères jusqu'au coup de théâtre final. Exbrayat: du Mauriac revu par Francis Banche ou Georges Lautner. C'est dire si l'humour qui enrobe le récit joue à plein. Un moment de lecture fort agréable comme cette cuisine de terroir qui excite encore les papilles longtemps après qu'on y a goûté.