Dans ce dernier volet des Enfants de la violence, Martha Ouest quitte l'Afrique australe peu après la guerre pour débarquer à Londres, sa véritable patrie inconnue. Une misère méfiante et délabrée règne encore dans les quartiers éventrés où elle erre et se sent étrangère. Devant une hostilité latente ou parfois déclarée à l'égard des coloniaux qui n'ont pas souffert, elle cède à la violence d'expérimenter ses propres limites mentales et physiques pour finalement s'intégrer à une frange intellectuelle de la bourgeoisie dans laquelle elle subira de plein fouet les effets de la guerre froide et les retombées anglaises du maccartisme. Suivant de choc en choc la dégradation politique mondiale, par l'intermédiaire de ses personnages qui nous donnent un tableau spectaculairement complet d'un milieu social évoluant dans les décennies d'après-guerre, Doris Lessing nous entraîne parallèlement dans les méandres de la folie, où elle voit l'hyperconscience de cette dégradation. Dans un élan visionnaire d'une extrême puissance, elle fait basculer son roman de la réalité tangible de l'histoire humaine, telle qu'elle se déroule, dans une projection cohérente de l'avenir tel qu'il se dessine. Et après le cataclysme, quand le premier brin d'herbe repoussera sur les décombres, l'humanité mutante aura peut-être appris quelque chose sur ses limites. Et aussi sur ses fous, qui pourraient bien, demain, devenir ses guides.